Cooper tire sa révérence

Adrian Cooper observait les reflets arc-en-ciel de la vitre se découper sur le riche tapis d’apparat. Le verre ancien des fenêtres de Buckingham polarisait la lumière du soleil de juin en un millier d’éclats multicolores, qui se réverbéraient sur le sol et les murs du salon privé de sa tante.
Tante qui le faisait d’ailleurs attendre – mais cela, il en avait l’habitude. La Reine avait tant d’obligations qu’à moins de pouvoir être à deux endroits à la fois, elle était souvent en retard.
Le magicien regarda le ciel bleu qui lui tendait les bras à l’extérieur, et soupira pour la cent millième fois de la journée. Ses obligations de magicien et de membre de la famille royale pesaient lourd quand un si beau temps l’invitait à tout abandonner pour venir naviguer dans les courants aériens au-dessus de l’Angleterre. Il aurait donné n’importe quoi – jusqu’à sa cravate de velours – pour se trouver à bord du Gentleman, les mains sur le gouvernail. Libre.
— Lord Cooper.
La voix de la Reine le tira de ses réflexions. Le magicien se leva pour la saluer d’une révérence polie.
— Votre Majesté.
Victoria lui adressa un signe de main plein de lassitude. Elle était vêtue de noir, comme à son habitude depuis la mort récente de son mari. Le Prince Albert manquait cruellement à sa Reine – et à son peuple. La souveraine se laissa tomber dans un fauteuil capitonné, s’autorisant à se départir de son masque rigide un court instant.
— Quelles sont les nouvelles du Cercle ? s’enquit-elle.
Adrian avait repris la direction du groupe de magiciens qui œuvraient tous les jours pour la sécurité du Royaume. Une mission qui pesait parfois lourd sur ses jeunes épaules. Il redressa ces fameuses épaules, et livra son dernier compte-rendu à la Reine – rien ne sortait de l’ordinaire, et les nouvelles propositions qu’il avait soumises à ses pairs avaient toutes été acceptées à l'unanimité. À l’exception d’une.
La Reine pinça les lèvres.
— Nous ne comprenons pas pourquoi vous vous obstinez avec cette suggestion.
— Parce qu’elle est nécessaire, soutint Lord Cooper.
— Non, elle ne l’est pas, trancha sa tante.
Ses yeux bleus – du même bleu que ceux de son neveu – se posèrent sur le parc visible à travers les immenses fenêtres. Elle soupira.
— Vous savez pertinemment que le Cercle n’acceptera pas votre démission. Et Nous non plus.
Adrian serra les dents et retint la réplique brûlante qui menaçait de se faufiler entre ses lèvres. La spontanéité et la politique n'avaient jamais fait bon ménage. S’il voulait réussir à convaincre ses pairs du bien-fondé de sa décision, il devait user de toutes les tactiques apprises en grandissant dans ce milieu si particulier.
— Votre Majesté, commença-t-il, malgré le regard sévère de sa tante. La situation à Londres est sous contrôle. D’autres magiciens peuvent prendre le relais. Il faut que quelqu’un répande notre nouvelle politique magique à travers tout le pays. Laissez-moi m’en charger.
Lord Cooper afficha son expression la plus angélique, prêt à se voir asséner un nouveau refus.
— C’est non.
Le masque du magicien s’effrita et les coins de sa bouche retombèrent. La Reine le fixa de ses yeux pâles où brillait toujours la flamme tranquille du devoir.
— Vous êtes un futur dirigeant brillant, et un pilote habilité à défendre la Capitale. Nous avons besoin de vous ici.
— Il faudra bien que Vous appreniez à vous passer de moi, marmonna son neveu.
Tournant les talons de façon peu protocolaire, il tenta de prendre congé de son auguste parente. La voix de Victoria le rattrapa alors qu’il quittait le salon.
— Nous supposons que vous n’en ferez qu’à votre tête, comme d’habitude. Mais souvenez-vous, Adrian… on ne quitte jamais vraiment la Couronne.
« On ne quitte jamais vraiment la Couronne », imitait Adrian avec aigreur.
Perché sur le bastingage du Gentleman, il dénouait cordage après cordage pour que son navire puisse reprendre son envol. Le dirigeable stationnait au-dessus des jardins de Buckingham, son ombre immense recouvrant les pelouses bien entretenues. Il avait obtenu une dérogation spéciale pour pouvoir atterrir là, privilège de son rang.
— Pour qui me prend-elle ? continua-t-il en marmonnant.
Il ne décolérait pas, sa frustration le rendant acerbe. Le dernier filin lui glissa entre les mains, et il maintint le vaisseau immobile par sa seule volonté, se préparant à mettre les voiles. Il pouvait naviguer sans équipage, mais cela exigeait qu’il déploie sa magie sur l’ensemble du navire volant.
— Je n’ai besoin de la permission de personne, persiffla-t-il en commençant à décoller.
— Attendez !
Adrian baissa les yeux sur l’individu qui courait vers lui à en perdre haleine. Un jeune homme aux courts cheveux bruns piétinait les pelouses royales, les bras chargés de livres… et semblait fuir une armée de femmes brandissant des balais et des pelles. Cette scène improbable laissa le magicien sans voix.
Le coureur faillit trébucher, laissa échapper un livre, et effectua un somptueux dérapage pour le rattraper. Les femmes à ses trousses gagnaient du terrain.
— Attendez-moi ! cria-t-il à nouveau, fonçant droit vers le dirigeable.
Retenant un éclat de rire, Adrian lui lança une échelle de corde. L’étrange personnage se hissa bon gré mal gré, se refusant à lâcher le moindre ouvrage. La main tendue du magicien fut la bienvenue pour l’aider à franchir les derniers mètres. Fulminante, une femme en contrebas jeta son balai, qui rebondit sur la coque du Gentleman. Le dirigeable s’éleva rapidement pour se placer hors de portée.
— Merci, haleta le jeune homme, plié en deux.
Il déposa délicatement son chargement sur le pont, et tendit la main à Lord Cooper. Ce dernier la saisit en tâchant de masquer son sourire hilare. La poignée de main fut franche et solide. Le coureur reprit enfin son souffle.
— Veuillez m’excuser pour cette intrusion… pour le moins fracassante.
En dessous d’eux, le groupe de femmes se dispersait peu à peu, certaines demeurant sur place, dans l’espoir que leur proie daigne redescendre.
— Vous leur auriez échappé plus aisément sans tous ces livres, souligna le magicien blond.
— Je courais justement à cause de ces livres, expliqua l’inconnu.
Adrian leva un sourcil en considérant le butin étalé sur son navire.
— Et… vous êtes ? finit-il par demander.
Le jeune homme s’empourpra de façon positivement charmante. Le vent ébouriffa ses courtes boucles.
— Rory ! Rory Turner.
— Adrian, répondit tranquillement Adrian en manœuvrant Le Gentleman.
Le navire se plaça en vol stationnaire, et le magicien observa son passager avec une curiosité non dissimulée.
— Où puis-je vous déposer ? offrit-il poliment.
— Oh… euh…
Avant que Rory ne puisse répondre, une bourrasque passa en travers du pont, soulevant leurs cheveux et ouvrant à la volée les livres abandonnés. La couverture d’un volume épais se mit à luire. Adrian se figea.
— Est-ce que… vous avez volé des livres dans la Bibliothèque Occulte ?
Rory pâlit.
— Disons que je les ai… empruntés sans permission ?
Il se racla la gorge.
— Les bibliothécaires ne me laissaient pas les lire.
Adrian baissa les yeux sur les jardins à présent vides. La Bibliothèque Occulte n’était accessible qu’aux magiciens du Cercle, et à quelques personnes habilitées. Et il était certain que Rory Turner, illustre inconnu, n’était pas habilité.
— Et vous vous êtes dit que monter à bord de mon dirigeable était une bonne idée ?
— C’était une idée, en tout cas, se défendit Rory.
Adrian sourit intérieurement, songeant que son interlocuteur n’avait probablement pas la moindre idée de qui il était. Il se tourna à nouveau vers le poste de commande, laissant le jeune homme ramasser ses livres éparpillés. Où pouvait-il bien déposer son passager involontaire ?
Les mains sur le gouvernail, le magicien offrit son visage aux vents aériens, savourant la sensation inégalable de la liberté – voler était vraiment ce qu’il préférait au monde. Le soleil perça les nuages, comme pour lui offrir un cadeau supplémentaire. L’instant fut brisé par le toussotement dans son dos.
— Dites… Pourriez-vous me déposer près des quais ?
Lord Cooper soupira et fit virer de bord son navire. Le vaisseau s’inclina légèrement, et Rory faillit tomber. Il s’éleva plus haut, transperçant les nimbus et les cumulus. Les gouttelettes de pluie en suspension dans l’atmosphère se précipitèrent vers Le Gentleman. Le magicien les mena droit au cœur de l’orage.
Adrian leva la main et la magie lui répondit. Un bouclier se déploya autour de lui et de la coque, invisible mais bien palpable, repoussant les éclairs dans une gerbe d’étincelles suspendues. La pluie ruisselait autour d’eux sans les toucher tandis que le dirigeable filait vers la lumière qui perçait la nuée. Rory le regarda comme s’il était une étoile filante.
— Vous êtes encore plus impressionnant que dans les journaux.
Adrian manqua perdre la maîtrise du vent. Alors, Rory savait bel et bien qui il était. Dommage. Il se reprit, rejetant ses boucles blondes en arrière.
— Ne me dites pas que vous lisez ces torchons.
— Je les collectionne, souffla Rory, avant de réaliser ce qu’il venait d’avouer.
Adrian cligna des yeux. Le jeune homme brun rougit, ce qui fit ressortir ses taches de rousseur.
— En fait, je vous ai déjà croisé plusieurs fois dans le Palais, mais…
Il ne termina pas sa phrase, s’empourprant davantage si cela était possible. Lord Cooper serra plus fort le gouvernail, gêné de ne pas s’en rappeler. Les traits fins et les boucles brunes du jeune homme ne lui disaient absolument rien. Il y avait tant de monde au Palais, et il était souvent si occupé, et…
— Vous êtes archiviste ? demanda-t-il.
Rory secoua les épaules.
— Jardinier, avoua-t-il.
L’éclat de rire d’Adrian les surprit tous les deux.
— Pourquoi vouliez-vous ces livres ? reprit-il quand il réussit à reprendre son sérieux.
Le jardinier haussa les épaules.
— Je cherchais un sortilège pour sauver un arbre malade.
Lord Cooper haussa les sourcils, et une étincelle de défi brilla dans les yeux de Rory. Sa mâchoire se contracta légèrement.
— Je ne suis peut-être pas un magicien royal, mais je possède quelques pouvoirs. J’ai passé les tests lorsque j’étais enfant, mais je n’étais pas assez doué.
Les tests. Ceux qui traçaient une ligne bien distincte entre un poste prestigieux et une interdiction de se servir de ces pouvoirs. Exactement ce que les nouvelles lois qu’Adrian soumettait au Collegium étaient censées faire changer. Combien de gens comme Rory, mis sur le côté parce qu’ils n’étaient pas considérés comme assez puissants ? Et combien étaient devenus des renégats après cette humiliation ?
Le magicien oscilla entre plusieurs sentiments.
— Très bien, dit-il en se décidant finalement.
Il tourna le gouvernail. Le dirigeable se cabra, prêt à percer la voûte de nuages.
— Direction les quais, alors.
— C’est vrai ? demanda Rory, agrippé au bastingage.
Adrian sourit. Les quais se trouvaient à l’opposé de la direction qu’il venait de prendre, mais il doutait que Rory s’en rende compte à cette altitude.
— Parlez-moi de cet arbre malade, exigea-t-il.
L’expression qui illumina le visage du jardinier valait tous les détours. Rory parlait avec les mains, et avec une ferveur évidente. Les deux hommes devaient avoir plus ou moins le même âge, pourtant Adrian se demanda à quel moment il avait perdu cette candeur. Les mêmes convictions l’animaient toujours, mais la réalité à laquelle il se heurtait tous les jours l'avait rendu désabusé.
L’arbre de Rory aurait probablement pu être coupé, et remplacé par une jeune pousse solide – une solution simple et rapide – pourtant le jardinier déplaçait des montagnes pour sauver ce vieux sycomore. Lord Cooper se surprit à sourire en l’écoutant.
— J’en toucherai un mot au Cercle, lui promit-il.
Rory pinça les lèvres.
— Ne faites pas de promesses que vous ne comptez pas tenir, répondit-il. Vous n’êtes vraiment pas obligé de…
— J’en ai envie, le coupa Adrian.
Rory soutint son regard. Il avait de jolis yeux, noisettes et honnêtes. Le sourire qui ourla ses lèvres acheva d’illuminer son visage. Lord Cooper toussota, gêné.
— Vous voulez manœuvrer ? proposa-t-il pour changer de sujet.
Le jardinier hésita, mais il en mourait clairement d’envie. Adrian fit un pas en arrière, lui offrant sa place. Rory posa ses mains sur le gouvernail, et Le Gentleman répondit aussitôt, vacillant légèrement. Surpris, le jeune homme serra plus fort les commandes.
— Bon Dieu ! jura-t-il. Ça n’a rien à voir avec un bateau.
Adrian rit doucement et se plaça dans son dos, effleurant ses bras. Guidant ses gestes avec douceur, il se pencha pour souffler à son oreille.
— Ce n’est pas un bateau. En douceur, voulez-vous ?
Rory s’empourpra, mais ne retira pas ses mains. Le navire volant fila à travers les nuées, Londres s’étirant telle une masse sombre en dessous d’eux. Ils naviguèrent en silence un long moment, une tension subtile s’installant entre eux.
Rory se laissa légèrement aller contre son instructeur.
— Les quais sont derrière nous, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
Adrian laissa passer quelques secondes avant de répondre. Les boucles folles du pilote improvisé lui balayèrent le visage.
— Où m’emmenez-vous, Lord Cooper ? insista le jeune homme.
— Peut-être chez moi, qui sait ?
Rory ôta ses mains et fit un pas en arrière. Adrian se mordit les lèvres, se maudissant de son audace. Il avait l’habitude de flirter ouvertement – agacer Lord Maupleroy était d’ailleurs l’un de ses passe-temps favoris. Mais tout le monde n’était pas aussi à l’aise avec sa désinvolture.
Le magicien s’éclaircit la gorge.
— Je veux dire… je possède des livres bien plus intéressants que ceux de la Bibliothèque Occulte.
Le jardinier haussa un sourcil – il n’était pas dupe.
— J’accepte votre invitation avec plaisir.
Il reposa ses mains sur le gouvernail, son regard suivant les nuages autour d’eux.
— Pour les livres, bien sûr.
Bien sûr. Adrian Cooper se pencha à son oreille pour le guider vers la destination, leurs épaules se frôlant tandis que les deux hommes traversaient le ciel.
Rory Turner avait les yeux brillants lorsqu’il descendit du Gentleman – il avait été déposé directement sur les quais, délicate attention d’Adrian. Ce dernier appuya son menton dans ses mains en regardant son passager d’un jour s’éloigner d’un pas léger.
Cette journée avait été bien différente de ce à quoi il s’attendait. Il était si obnubilé par son envie de pousser le pays vers l’avenir qu’il en oubliait qu’il y avait encore tant à faire à Londres. Il fallait supprimer les tests, abandonner l’idée qu’il fallait avoir un certain niveau de pouvoir pour être magicien. Réformer entièrement le système. S’il voulait vraiment marquer son époque, il ne devait pas brûler les étapes.
Cela lui coûtait d’admettre qu’il avait eu tort, mais… la Reine avait raison. Il ne pouvait pas partir en laissant ce travail inachevé. La Couronne avait besoin de lui – et il avait besoin de son influence pour continuer à faire évoluer les choses.
Il espéra surtout qu’il reverrait Rory Turner très bientôt.